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Bac 2013 : la mesure d’un échec à géométrie variable

 

Jacques Yvon Pierre

 

Les résultats des candidats à la session ordinaire du bac de 2013 ont été proclamés au cours de ce week-end. Ils indiquent très nettement une piètre performance des bacheliers. Taux de réussite global : 37.84 %.

En Rhéto, si, en queue de liste, on trouve le Nord ‘Ouest accusant un taux de réussite de 21.19% (- 2.89 par rapport à 2012), le champion est le département du Centre avec un taux de réussite de 31.98%. Viennent ensuite, par ordre décroissant : l’Ouest (30.17%), le Nord ‘Est ( 29.41%, -4.89% par rapport à 2012), les Nippes (28.14%, -36.27% par rapport à 2012), la Grand’ Anse (27.59%), le Sud ‘Est (26.88%, -17.4% par rapport à 2012), l’Artibonite ( 26.45%), le Sud (23.28%, -6.79% par rapport à 2012), le Nord (22.23%). Aucun des départements n’a pu atteindre le seuil minimal de 35%.

 

En philo, c’est encore le Centre qui remporte les palmes avec un taux de réussite de  85.71% (+44.13), suivi du département des Nippes (81.64%). Le Nord ‘Est (78.30%, +19.22%) est encore classé en troisième position.  La Grand’ Anse, classée en quatrième position (taux de réussite : 69.99%, -9.96%), précède l’Ouest (taux de réussite : 62.02%, +9.10%), l’Artibonite (61.35%), tous les autres départements ont obtenu un taux de réussite inférieur à 60% : le Sud (56.53%, -9.73% ;), le Nord (59.43%), le Nord’ Ouest (54.63%, -16.8%)  et le bon dernier : le Sud’ Est : 53.95%, -17.54%).

 

Ces résultats sont provisoires dans la mesure où il y aura une session extraordinaire prévue pour le 2 septembre 2013. Mais, ils traduisent les tendances.  Désagréger ces données par sexe, par milieu géographique (rural ou urbain), par type d’établissement (public ou privé), par catégorie sociale, par champ disciplinaire …s’avère un exercice incontournable pour comprendre les subtilités du système scolaire haïtien et les dessous de cet échec massif. Mais, même agrégées, ces données permettent de retrouver les marques de cette école haïtienne, elles zooment ce système  scolaire qui ne cache pas ce qu’il est ou ce qu’il veut  être : une école d’échec qui produit des gens bouclant leurs études avec de graves déficiences en lecture.

 

 

 

 

  1. 1.       De toujours, le bac traque

 

La vocation de traquer les candidats, le bac  haïtien ne se la donne pas aujourd’hui. A preuve, sur une période de vingt deux ans (1991 à 2013), le taux de réussite global à ces examens n’a pu franchir la barre de 60% qu’une seule fois : l’année 2008 (62.19% de réussite). Le pic de l’échec, au cours cette période, avait été atteint en juin 1997, avec une  proportion  de 6.70% d’admis.  Et l’année suivante, 1998, le taux de réussite enregistré n’a été que  9.52%  !

L’expression « reto rete, filo file » en dit long.  C’est vrai qu’au moment où nous écrivons ce texte, les données qui nous permettraient d’analyser les scores obtenus par les candidats aux examens de la session ordinaire du bac 2013 font défaut.   Néanmoins, au regard du nombre d’admis, il est clair qu’il existe, comme dans les années précédentes, une importante queue de groupe. Cette queue de groupe traduit, dans une mesure assez significative, que la progressive massification de l’éducation – imposée par la dynamique sociale – n’est pas à confondre avec la démocratisation de l’éducation. Les engagements de l’État haïtien à augmenter l’offre publique d’éducation (et qu’il peine à respecter) – sont postérieurs aux efforts consentis par les parents haïtiens pour permettre à leurs enfants d’accéder au savoir. L’école à laquelle l’État haïtien permet aux enfants, issus des couches défavorisées, d’accéder, n’est ni plus ni moins qu’une école du faire semblant. Dans cette école où les intervenants, à tous les paliers, ont un locus de contrôle externe très élevé (la faute est aux autres !), on évite les  questions qui se révèlent embarrassantes. On n’est pas intéressé à savoir, à titre d’exemple, qui, parmi les élèves échouant au bac, avaient déjà rencontré des difficultés dès l’école fondamentale  et qui s’étaient traduites par le redoublement d’une ou de plusieurs années de scolarité. Les élèves échouent régulièrement au bac massivement, mais on n’est pas intéressé à conduire  des études qui permettraient de faire des  comparaisons des dispersions de performances entre les écoles ; entre les élèves d’origine sociale différente, de sexe différent…

Quand le Bureau national des examens d’État (BUNEXE) aura permis d’avoir certaines données sur la session ordinaire, nous pourrons probablement  nous en servir pour réaliser une analyse de la symétrie de la  distribution (skewness) de ces scores. Mais, a-t-on besoin de porter des lunettes de statisticien pour se rendre compte que la répartition de la distribution ne tourne pas autour de la moyenne ? Point n’est besoin de graphique des fréquences pour se rendre compte qu’on est dans une situation d’asymétrie droite.  

 

  1. 2.      Le concept d’échec scolaire, l’inconnue de l’équation mal connue

Le système scolaire haïtien a-t-il intérêt à résoudre l’équation de l’échec scolaire ? Est-ce un hasard si la problématique de l’échec scolaire n’est abordée que superficiellement par les éducateurs haïtiens ?

Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, dysgraphie, dysphasie, inhibition scolaire, phobie scolaire…sont quelques concepts – renvoyant exclusivement aux causes psychologiques de l’échec scolaire auxquels les étudiant-e-s des institutions de formation d’enseignants en Haïti sont les plus habitués. Mythes ou tabous : les facteurs qui touchent la dimension sociologique de la question, on n’en parle pas. Le rôle du capital culturel et des habitus de classe dans la réussite scolaire, totalement ignoré. Francine Best (Que sais-je, l’échec scolaire), propose trois indicateurs qui signalent l’échec scolaire : (i) les sorties sans qualification du système scolaire, (ii) le critère de retard scolaire ou plus précisément le redoublement, (iii) les résultats obtenus aux évaluations officielles.  Mais, qu’est-ce que l’échec scolaire ? Comment appréhender ce concept  caractérisé par une polysémie non innocente ?  Il s’agit, comme le dit, Gérard Chauveau, d’une notion « évolutive en fonction du contexte social» Pour lui, trois types de problèmes sont associés à l’échec scolaire : des difficultés d’adaptation à la structure scolaire, des difficultés d’apprentissage, des perturbations du cursus scolaire.

 

Philippe Meirieu invite à établir la distinction entre « élève en difficulté » et « élève en échec ». Dans le premier cas de figure, il s’agit, selon lui, le plus souvent, d’une question de procédures de « remédiation ». L’« élève en difficulté »  a besoin de plus de temps et d’autres explications, de nouveaux exemples ou d’un meilleur entraînement. Ce qui le différencie de l’élève « en échec », qui se trouve  en rupture par rapport à l’institution, au travail et aux savoirs scolaires : il requiert une véritable alternative. Pour Meirieu, toute la question est de savoir quelle doit être cette alternative, si elle relève de la « pédagogie ordinaire différenciée », d’interventions ponctuelles de spécialistes, d’une prise en charge différente, voire de la mise en place de cursus spécialisés… ».

Oui. Mais, qu’est-ce qui explique l’échec scolaire ? Ne serait-ce qu’au niveau de l’élève, il y a une pluralité de facteurs qui conditionnent la réussite ou l’échec scolaire : les facteurs d’ordre biologique (l’âge et la maturation/ le rythme biologique), les facteurs d’ordre cognitif (les images mentales / les modes de pensée et stratégies d’apprentissage), les facteurs d’ordre affectif  et relationnel  (l’image de soi, le sens de l’apprentissage, le plaisir, la sécurité).  Le danger est de ne pas interroger suffisamment les éléments à l’origine de cet échec scolaire qui s’installe comme une normalité dans le système scolaire haïtien. 

Quel est le poids de l’effet-enseignant ?  Peut-on ignorer l’importance de l’influence de l’attitude de l’enseignant, de ses valeurs éthiques et de ses choix pédagogiques  dans la réussite d’un apprenant ? C’est connu que les élèves apprennent mieux quand l’enseignant les place au centre de leur apprentissage, quand il accorde  un  intérêt à leur Zone proximale de développement au sens où Vygotsky  utilise ce concept, c’est-à-dire, la distanciation entre ce que l’apprenant est capable d’apprendre seul et ce qu’il peut en potentiel. Nos enseignants valorisent-ils les élèves faibles ou accordent-ils à ces derniers un traitement différentiel créant ainsi chez eux l’« effet Pygmalion ?

Quel est le poids de l’effet-établissement ? Tel que le décrivent des chercheurs anglo-saxons du courant de recherche  sur l’école efficace et telle que notre réalité scolaire nous le montre : tous les établissements scolaires ne se valent pas. En attendant que le système d’information du Ministère en charge de l’éducation en Haïti sente la nécessité de développer un indicateur capable de déterminer la valeur ajoutée (différence entre les résultats obtenus aux examens de 6ème AF, de 9ème AF ou du baccalauréat et les résultats attendus en fonction des caractéristiques des élèves scolarisés de chaque établissement, on sait très bien, ici, que la qualité des cours, la fréquence des évaluations permettant de réguler l’enseignement, la gestion du temps d’apprentissage, la planification pédagogique… au niveau du parc scolaire sont à géométrie variable.

 

 

  1. 3.      L’école matraque

Le bac traque parce que l’école haïtienne matraque à tort et à travers, sur tous les angles. C’est l’école du refus de la pédagogie différenciée, du socioconstructivisme ;  donc, c’est le bac du refus d’analyser les scores obtenus en fonction  des compétences évaluées pour des politiques correctrices.  C’est l’école de la mémorisation (différente de la construction de compétences métamnésiques), donc, c’est le bac qui n’évalue que les niveaux taxonomiques inférieurs.  C’est l’école de la mémoire,  du refus du présent, du déni de la prospective ;  donc, c’est le bac où les données ne sont pas disponibles en temps réel pour analyser  sereinement les effets des variables individuelles et contextuelles sur les performances scolaires des élèves. Vraiment, les résultats du bac sont à l’image de cette école qui, sur le plan social, est loin de vouloir permettre d’accéder aux savoirs nécessaires à l’exercice de la citoyenneté » ; ces résultats reflètent l’image de cette Haïti qui codifie les discriminations sociales  et permettent un alignement de la ségrégation sociale sur la ségrégation scolaire. Ces résultats sont l’expression de  ce  « contrat social tacite »  faisant des études longues et de la culture savante un privilège réservé à une élite. 

Disons le crûment : l’école haïtienne d’aujourd’hui – conçue à l’aune de la société anti-démocratique d’hier, réfractaire au  projet d’intégration d’Haït dans l’ère de la modernité  - ne peut pas se donner de modèle d’organisation à la dimension des nouveaux enjeux et défis du monde contemporain. Ainsi son bac est le bac du maintien de la société haïtienne dans la situation politique de crise structurelle.  L’école haïtienne d’aujourd’hui ne peut pas s’ouvrir  à la réalité économique d’ici et d’ailleurs,  elle a  les yeux fermés sur tout ce qui est recherche de l’avantage concurrentiel et n’est pas intéressée à développer le capital humain national et encore moins à comprendre que mêmes les personnes assignées à des tâches d’exécution, ne sollicitant pas  la maîtrise de savoirs de haut niveau, ne doivent pas, pour autant, être « écartées de l’accès à l’intelligence des êtres et des choses, des enjeux de notre société et de notre monde ». Son bac est donc ce qu’il est. N’est-ce pas que l’anti intellectualisme est aujourd’hui la mode ? Des discours tenus récemment contre les intellectuels du pays rappellent les propos de Goebbels, propagandiste du régime nazi, « quand j’entends prononcer le mot « culture »,  je tire immédiatement mon pistolet ».

 

 

  1. 4.      Au-delà de tout cela : le bac craque

 

De la modernisation des examens d’État, on en parle depuis 1991. Le projet de mettre en place un Office national des examens d’État pour dépolitiser, entre autre, ces évaluations  et ne plus réduire le Ministère en charge de l’éducation à un ministère des examens d’État est vieux de plus de deux décennies. Le processus de déconcentration des examens d’État et du bac, en particulier, est tout simplement paralysé…Des « systèmes » marqués par une homéostasie aussi forte, combien il y en a comme le bac haïtien ? Tout est à refaire, semble soutenir la SNA-EPT : « Les courroies de transmission d’information et de prise de responsabilités entre les instances dans la conduite des différentes étapes de l’opération d’évaluation des acquis ne semblent pas imperméables. L’insuffisance de ressources humaines qualifiées pour conduire professionnellement les différentes opérations liées à l’administration des tests, à la correction normalisée, à la saisie des performances individuelles et au traitement des données jusqu’à la publication des résultats affecte également la fiabilité des résultats.

Même en utilisant des instruments équivalents mais différents pour réduire les tentatives de fuite et autres fraudes, la diversité des conditions de passation des tests d’un département géographique à l’autre rend inadéquates les comparaisons des performances à travers les départements géographiques. La signification des résultats dans l’ensemble du système est aussi biaisée. La rigueur du processus n’est nullement assurée (inexistence de Manuel de procédures). Il en est de même du contrôle de l’étanchéité des canaux de transmission tout au long de la chaîne des opérations ; élaboration, administration des épreuves, correction, saisie, analyse et interprétation des résultats nationaux ».

  1. 5.      L’échec scolaire de tous les acteurs

Différents modèles ont été construits par des chercheurs pour expliquer la performance scolaire (considérée, évidemment, comme variable dépendante).  Entre tous ces modèles, le dénominateur commun réside globalement dans le fait que les variables explicatives ou indépendantes ne ciblent pas exclusivement l’apprenant. Elles se regroupent globalement en variables individuelles et variables contextuelles.  Certaines des modélisations proposées se basent généralement sur un modèle de régression utilisant le schéma d’analyse causale présenté sous la forme : yi = f (x1, x2,…, xk) + ε ii in =  α0 + α1x1 + α2 x2 + … + αkxk + ε ii I (avec yi la variable expliquée ou dépendante, x1, x2, …, xk  les variables explicatives, α0 , α1 , α2, …, αk les paramètres à estimer et ε ii i est l’écart aléatoire). Autrement dit, les variables explicatives ne s’arrêtent pas, ne peuvent et ne doivent pas s’arrêter aux aptitudes cognitives des apprenants. On ne peut pas continuer à fermer les yeux, dans l’analyse de l’échec scolaire, sur le milieu socioculturel des élèves, l’environnement pédagogique des évalués, la gestion des établissements scolaires, la qualification et la compétence des personnels pédagogique et administratif des établissements, la faiblesse des structures de supervision et d’encadrement…, le climat socio-économique et politique, le temps scolaire…

L’échec des 62.16 % d’élèves à la session ordinaire de juin 2013 du baccalauréat haïtien est aussi l’échec des enseignants, des personnels pédagogiques et administratifs des établissements scolaires, de la politique éducative appliquée par l’État haïtien, de l’institution étatique chargée de la mise en œuvre de cette politique (le MENFP), du secteur non public de l’éducation, de la société haïtienne… C’est l’échec de cette école qui refuse aux élèves d’apprendre et d’utiliser les compétences métacognitives (savoir observer, savoir être attentif, savoir gérer ses émotions, savoir utiliser ses mémoires, savoir raisonner, savoir comprendre et apprendre…). Elle est à rêver, pour Haït, l’école des chances dont parle le sociologue François Dubet (2004) : une école qui « doit non seulement chercher à corriger les inégalités devant les études mais [qui] doit également tout mettre en œuvre pour éviter l’humiliation des élèves en échec. Elle est à démolir la barque de ce bac. Ce bac de l’échec ; ce  bac qui craque,  traque et matraque.  

Références bibliographiques

BEST F. L’échec scolaire, Que sais-je ? PUF, 1997

BOURDIEU Pierre, PASSERON Jean-Claude, Les Héritiers, Paris, Editions de Minuit, Paris, 1964

DUBET François, L’école des chances, Paris, Le Seuil, 2004

DURU-BELLAT Mari, Inégalités sociales à l’école et politiques éducatives, Paris, UNESCO, 2003

MEIRIEU Philippe,  Lutter contre l’échec scolaire? Comment ? Pourquoi ?

MINISTERE DE L’EDUCATION NATIONALE ET DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE, Stratégie nationale d’éducation pour tous (SNA-EPT), septembre 2007.

PERRENOUD Philippe,  La pédagogie à l’école des différences, ESF, 1995

Par jacquesyvonpierre le 16 septembre, 2013 dans Non classé

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